Une histoire d'Amour

Il leur semblait qu’ils n’arriveraient jamais assez vite. La Loire, le canal, les collines, les bois, le bocage, l’église, le musée, les maisons - si belles -… Ils venaient chaque fin de semaine et savouraient une à une la suite des saisons.  Aujourd’hui, ils ne peuvent toujours pas se passer de ce coin de Bourgogne du sud vers lequel ils courent. Oui, ils courent vers cette terre que se disputaient dans une lutte sans merci les Ducs de cette belle province et les Comtes du Forez.Quel acharnement pour essayer de posséder ce Brionnais verdoyant, collineux, bocager, cette terre où coule la Loire, où s’alanguit le canal, où renaît la vigne, où perdurent les édifices romans, où l’influence des moines de Cluny se fait encore sentir !  

Quelle que soit la saison, quelles que soient les affres du temps, ils étaient éblouis : en ce paysage, presque intemporel, des hommes, des femmes ont vécu, se sont aimés, ont bâti des édifices solides, équilibrés, reflets du terroir… Ils ont circulé sur des gabarres, progressant sur la Loire méandreuse, parfois tran-quille, parfois fougueuse…. D’autres ont pioché ce vignoble – si étendu autrefois –  qui, grâce à la ténacité de quelques uns, renaît de ses cendres. Certains ont construit ces églises romanes qui font l’admiration de tous…  Tout en s’approchant de leur but, ils se sentent envahis par un sentiment de liberté : peut-être la vraie vie est-elle là. Pourquoi courir ailleurs, vers des chimères… ? Les souvenirs s’imposent.

Parfois, au cœur de l’hiver, le ciel se couvre, les nuages se font épais, deviennent blancs, livrant aux bords de Loire des teintes d’estampes chinoises. De légers flocons recouvrent alors le paysage, lui donnant un air de miniature du Moyen-Âge.Après l’hiver, le printemps. Ils revoient la scène : le vent éparpille les pétales du cerisier qui se posent en nacres irisées sur l’herbe du pré. Seules les vagues des pentes verdoyantes ondulent au loin… Un champ, fraîchement labouré, monte vers la ferme. Ses raies forment un immense tricot. 

L’été, ils restaient tout un mois… Ils sont là, sur la terrasse de la ferme. Un héron se pose et se repose en bordure du « crot », belle tache d’eau égarée dans le pré. Les vaches blanches broutent, paisibles… Les frênes têtards dressent leurs drôles de silhouettes au-dessus de la haie. Là ! Trois jeunes chevreuils bondissent hors des fourrés sur leurs pattes graciles. Se suivant, ils pénètrent dans la haie, de l’autre côté du chemin. Instants fugaces réconciliant de toutes les vicissitudes de la ville. Peu après, un homme sort des bois lui aussi. Son panier déborde de champignons bruns, blancs, orange, violets même… Le bonheur est dans les bois, le bonheur est dans les prés. Il circule dans les petits chemins. L’air est d’une transparence inouïe. Il est tôt. La journée sera chaude ! 

Et puis, arrivait l’automne. Leur saison préférée… Les brouillards montent depuis la Loire. Du haut d’une des collines, on les surplombe. Le paysage semble émaner d’un rêve, paysage de conte de fées. On ne sait. Peu à peu, ils se dissipent. Le festival des flamboiements végétaux illumine le décor, l’or et le cuivre embrasent le bleu du ciel…Iguerande, la Loire, le Brionnais seront toujours en leurs cœurs.

Texte de Fabienne CROZE